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Clara superstar

Par Daniel Roche - L'Histoire n° 345 - 09/2009

Science, commerce et publicité : ce trio ne date pas d'hier. A preuve, au temps des Lumières, la tournée européenne d'un rhinocéros femelle.


En 1751, Pietro Longhi, peintre inoubliable des habitudes de la vie vénitienne, montrait dans un tableau fascinant commandé par le patricien Grimaldi et qu'il reproduisit pour Cesare Mocenigo une jolie bête de 3 tonnes : le rhinocéros femelle Clara. Ces deux peintures, très comparables, rassemblent un petit groupe de gentilshommes, hommes et femmes, masqués ou non, jeunes ou vieux ; parmi eux, le saltimbanque qui montre l'animal. La peinture de genre est ici à un niveau inégalé. Longhi fait de l'apparition d'un rhinocéros sur la lagune un événement chargé de multiples interrogations scientifiques, géographiques et théologiques que pouvait se poser un public éclairé. Celui-ci est ici figé dans une curiosité silencieuse, face à l'inconnu, confronté à l'une des merveilles de la nature. L'artiste a saisi un épisode réel qui a marqué ses contemporains : le passage à Venise du « Grand Tour de Clara ». Ce dernier illustre un moment des Lumières : la commercialisation des loisirs et du spectacle qui s'est imposée alors comme l'une des dimensions de l'existence européenne.

Clara est arrivée de Calcutta en 1741 sur un navire hollandais. C'est le premier rhinocéros que l'on a pu voir en Europe depuis l'Empire romain. Capturée jeune, elle a été élevée familièrement dans la maison d'un directeur de la Compagnie des Indes orientales, qui l'a vendue à l'un de ses capitaines, Van der Meer. Ni l'entrepreneur colonial, ni le navigateur ne se posent d'autre question que celle de rentabiliser le plus possible l'image animale de la nature sauvage.

L'arrivée de Clara en Hollande, au terme d'un long voyage, lève définitivement le voile sur les apparences et les moeurs de l'espèce. Elle corrige les canons anciens de la représentation des rhinocéros que Dürer avait illustrés approximativement. Elle donne corps et vie à un animal familier seulement aux lecteurs de Pline - rares -, et de la Bible - plus nombreux. On a longtemps douté de l'existence du rhinocéros, on prête à sa corne des pouvoirs miraculeux, on pense qu'il vit plus de cent ans. L'opération sera sur tous les plans rentable et la familiarité de Clara avec les hommes, son addiction à la bière et au tabac acquise durant le voyage semblent prouver une formidable capacité de domination de la nature par l'homme.

A partir de Leyde commence le Grand Tour de Clara et le succès d'une exposition itinérante et payante, organisée par la publicité, commentée par la presse, discutée dans les correspondances et les conversations savantes et salonnières. Par terre, par la route, les canaux, les bateaux, Clara fait étape dans toutes les capitales du Saint Empire en 1746-1747 ; elle triomphe à Vienne. En 1748, elle traverse la Suisse et rayonne en Allemagne ; elle est applaudie en France et à Versailles en 1749. Elle gagne l'Italie en 1750, fascinant Romains, Napolitains et Vénitiens ; elle revient à Leyde et elle va mourir à Londres en 1758. A moins de 20 ou 30 kilomètres par jour, on peut imaginer la rhinomania qui touche l'Europe ! Les anatomistes hollandais mettent sur le marché le premier portrait de Clara en 1746. Le succès de l'image met en route une commercialisation intense qu'élargissent pendant dix-sept ans gravures, objets de porcelaine, peintures, horloges des orfèvres parisiens, médailles, illustrations de livres.

Le Grand Tour de Clara illustre aussi une manière de construire l'espace public de la science. La diffusion des images traduit une curiosité que nourrit la nécessaire interrogation de l'homme non éclairé face à la création divine, du peuple quant à la puissance conquérante des Européens, des savants sur les origines de la révolution des sciences naturelles. Maupertuis et Frédéric II à Berlin, les courtisans de Versailles et les académiciens parisiens rivalisent à son propos d'écrits scientifiques et mondains. La mode, le commerce des parures « à la rhinocéros », la publicité font du Grand Tour de Clara un théâtre où les apparences et la réalité questionnent le jeu social et les valeurs du XVIIIe siècle. Il existe un marché de la science.


Daniel Roche